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Jean
de la Fontaine et Condé |
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Fresque fin 17 début
18ème, signée : " W ", attribuée
à Watteau, retrouvée en parfait état derrière
un miroir au mercure en 1992 dans le salon des Oudry.
Jean de La Fontaine possédait
la tueterie, ferme à côté de Condé,
et sa maison natale est située
à 15 km de Condé à Chateau-thierry
Retour
- Il n'est
rien qu'on ne conte en diverses façons:
- On abuse
du vrai comme on fait de la feinte:
- Je le souffre
aux récits qui passent pour chansons,
- Chacun
y met du sien sans scrupule et sans crainte.
- Mais aux
événements de qui la vérité
-
Importe à la postérité,
-
Tels abus méritent censure.
- Le fait
d'Alaciel est d'une autre nature.
- Je me suis
écarté de mon original.
- On en pourra
gloser; on pourra me mécroire:
-
Tout cela n'est pas un grand mal:
-
Alaciel et sa mémoire
- Ne sauraient
guère perdre à tout ce changement.
- J'ai suivi
mon auteur en deux points seulement:
-
Points qui font véritablement
-
Le plus important de l'histoire.
- L'un est
que par huit mains Alaciel passa
-
Avant que d'entrer dans la bonne:
- L'autre
que son fiancé ne s'en embarrassa,
-
Ayant peut-être en sa personne
-
De quoi négliger ce point-là.
-
Quoi qu'il en soit, la belle en ses traverses,
-
Accidents, fortunes diverses,
- Eut beaucoup
à souffrir, beaucoup à travailler;
-
Changea huit fois de chevalier:
- Il ne faut
pas pour cela qu'on l'accuse:
- Ce n était
après tout que bonne intention,
-
Gratitude, ou compassion,
-
Crainte de pis, honnête excuse.
- Elle n'en
plut pas moins aux yeux de son fiancé.
- Veuve de
huit galants, il la prit pour pucelle,
-
Et dans son erreur par la belle
-
Apparemment il fut laissé.
- Qu'on n'y
puisse être pris, la chose est toute claire,
-
Mais après huit, c'est une étrange affaire:
-
Je me rapporte de cela
-
A quiconque a passé par là.
-
Zaïr soudan d'Alexandrie,
-
Aima sa fille Alaciel
-
Un peu plus que sa propre vie:
- Aussi ce
qu'on se peut figurer sous le ciel,
-
De bon, de beau, de charmant et d'aimable,
-
D'accommodant, j'y mets encor ce point,
-
La rendait d'autant estimable;
-
En cela je n'augmente point.
-
- Au bruit
qui courait d'elle en toutes ces provinces,
- Mamolin
roi de Garbe en devint amoureux.
- Il la fit
demander, et fut assez heureux
-
Pour l'emporter sur d'autres princes.
- La belle
aimait déjà; mais on n'en savait rien
- Filles
de sang royal ne se déclarent guères.
- Tout se
passe en leur coeur; cela les fâche bien;
- Car elles
sont de chair ainsi que les bergères
- Hispal,
jeune Seigneur de la cour du soudan,
- Bien fait,
plein de mérite, honneur de l'Alcoran,
- Plaisait
fort à la dame, et d'un commun martyre,
-
Tous deux bûulaient sans oser se le dire;
- Ou s'ils
se le disaient, ce n'était que des yeux.
- Comme ils
en étaient là, l'on accorda la belle.
- Il fallut
se résoudre à partir de ces lieux.
- Zaïr
fit embarquer son amant avec elle.
- S'en fier
à quelque autre eût peut-être été
mieux.
- Après
huit jours de traite, un vaisseau de corsaires
-
Ayant pris le dessus du vent,
-
Les attaqua; le combat fut sanglant;
- Chacun
des deux partis y fit mal ses affaires.
-
Les assaillants, faits aux combats de mer,
- Etaient
les plus experts en l'art de massacrer;
- Joignaient
l'adresse au nombre: Hispal par sa vaillance
-
Tenait les choses en balance.
- Vingt corsaires
pourtant montèrent sur son bord.
-
Grifonio le gigantesque
-
Conduisait l'horreur et la mort
-
Avecque cette soldatesque.
- Hispal
en un moment se vit environné.
- Maint corsaire
sentit son bras déterminé.
- De ses
yeux il sortait des éclairs et des flammes.
- Cependant
qu'il était au combat acharné,
- Grifonio
courut à la chambre des femmes.
- Il savait
que l'infante était dans ce vaisseau;
- Et l'ayant
destinée à ses plaisirs infâmes,
-
Il l'emportait comme un moineau;
- Mais la
charge pour lui n'étant pas suffisante,
-
Il prit aussi la cassette aux bijoux,
-
Aux diamants, aux témoignages doux
-
Que reçoit et garde une amante:
-
Car quelqu'un m'a dit, entre nous,
- Qu'Hispal
en ce voyage avait fait à l'infante
- Un aveu
dont d'abord elle parut contente,
- Faute d'avoir
le temps de s'en mettre en courroux.
-
-
- Le malheureux
corsaire, emportant cette proie,
-
N'en eut pas longtemps de la joie.
-
Un des vaisseaux, quoiqu'il fût accroché,
-
S'étant quelque peu détaché,
- Comme Grifonio
passait d'un bord à l'autre,
- Un pied
sur son navire, un sur celui d'Hispal,
- Le héros
d'un revers coupe en deux l'animal:
- Part du
tronc tombe en l'eau, disant sa patenôtre,
- Et reniant
Mahom, Jupin, et Tarvagant,
- Avec maint
autre dieu non moins extravagant:
- Part demeure
sur pieds, en la même posture.
-
On aurait ri de l'aventure,
- Si la belle
avec lui n'eût tombé dedans l'eau.
- Hispal
se jette après: l'un et l'autre vaisseau,
- Malmené
du combat, et privé de pilote,
-
Au gré d'Eole et de Neptune flotte.
- La mort
fit lâcher prise au géant pourfendu.
- L'infante
par sa robe en tombant soutenue,
-
Fut bientôt d'Hispal secourue.
- Nager vers
les vaisseaux eût été temps perdu:
-
Ils étaient presque à demi-mille.
-
Ce qu'il jugea de plus facile,
-
Fut de gagner certains rochers,
- Qui d'ordinaire
étaient la perte des nochers,
- Et furent
le salut d'Hispal et de l'infante.
- Aucuns
ont assuré comme chose constante,
- Que même
du péril la cassette échappa;
-
Qu'à des cordons étant pendue,
-
La belle après soi la tira;
-
Autrement elle était perdue.
-
- Notre nageur
avait l'infante sur son dos
- Le premier
roc gagne, non pas sans quelque peine,
- La crainte
de la faim suivit celle des flots;
- Nul vaisseau
ne parut sur la liquide plaine.
-
Le jour s'achève; il se passe une nuit;
- Point de
vaisseau près d'eux par le hasard conduit;
-
Point de quoi manger sur ces roches:
-
Voilà notre couple réduit
- A sentir
de la faim les premières approches.
- Tous deux
privés d'espoir, d'autant plus malheureux,
-
Qu'aimés aussi bien qu'amoureux,
- Ils perdaient
doublement en leur mésaventure.
- Après
s'être longtemps regardés sans parler,
- Hispal,
dit la princesse, il se faut consoler;
- Les pleurs
ne peuvent rien près de la Parque dure.
- Nous n'en
mourrons pas moins; mais il dépend de nous
-
D'adoucir l'aigreur de ses coups;
- C'est tout
ce qui nous reste en ce malheur extrême.
- Se consoler
! dit-il, le peut-on quand on aime ?
- Ah ! si..
mais non, Madame, il n'est pas à propos
-
Que vous aimiez; vous seriez trop à plaindre.
- Je brave
à mon égard et la faim et les flots;
- Mais jetant
l'oeil sur vous je trouve tout à craindre.
- La princesse
à ces mots ne se put plus contraindre.
-
Pleurs de couler, soupirs d'être poussés,
-
Regards d'être au ciel adressés,
-
Et puis sanglots, et puis soupirs encore:
- En ce même
langage Hispal lui repartit:
-
Tant qu'enfin un baiser suivit:
- S'il fut
pris ou donné c'est ce que l'on ignore.
-
-
Après force voeux impuissants,
-
Le héros dit: Puisqu'en cette aventure
-
Mourir nous est chose si sûre,
- Qu'importe
que nos corps des oiseaux ravissants
- Ou des
monstres marins deviennent la pâture ?
-
Sépulture pour sépulture,
-
La mer est égale, à mon sens:
- Qu'attendons-nous
ici qu'une fin languissante ?
-
Serait-il point plus à propos
-
De nous abandonner aux flots ?
- J'ai de
la force encor, la côte est peu distante,
-
Le vent y pousse; essayons d'approcher;
-
Passons de rocher en rocher:
-
J'en vois beaucoup ou je puis prendre haleine.
-
Alaciel s'y résolut sans peine.
- Les revoilà
sur l'onde ainsi qu'auparavant,
-
La cassette en laisse suivant,
-
Et le nageur poussé du vent,
-
De roc en roc portant la belle,
-
Façon de naviger nouvelle.
- Avec l'aide
du ciel, et de ses reposoirs,
- Et de Dieu
qui préside aux liquides manoirs,
- Hispal
n'en pouvant plus, de faim, de lassitude,
-
De travail et d'inquiétude,
-
(Non pour lui, mais pour ses amours),
-
Après avoir jeuné deux jours,
-
Prit terre à la dixième traite,
-
Lui, la princesse, et la cassette.
-
- Pourquoi,
me dira-t-on, nous ramener toujours
-
Cette cassette ? est-ce une circonstance
-
Qui soit de si grande importance ?
- Oui selon
mon avis; on va voir si j'ai tort.
-
Je ne prends point ici l'essor,
-
Ni n'affecte de railleries.
-
Si j'avais mis nos gens à bord
-
Sans argent et sans pierreries,
-
Seraient-ils pas demeurés court ?
-
On ne vit ni d'air ni d'amour.
-
Les amants ont beau dire et faire,
- Il en faut
revenir toujours au nécessaire.
- La cassette
y pourvut avec maint diamant.
- Hispal
vendit les uns, mit les autres en gages;
- Fit achat
d'un château le long de ces rivages;
- Ce château,
dit l'histoire, avait un parc fort grand,
-
Ce parc un bois, ce bois de beaux ombrages,
-
Sous ces ombrages nos amants
-
Passaient d'agréables moments:
- Voyez combien
voilà de choses enchaînées,
-
Et par la cassette amenées.
- Or au fond
de ce bois un certain antre était,
-
Sourd et muet, et d'amoureuse affaire,
-
Sombre surtout; la nature semblait
-
L'avoir mis là non pour autre mystère.
-
Nos deux amants se promenant un jour,
-
Il arriva que ce fripon d'Amour
-
Guida leurs pas vers ce lieu solitaire.
- Chemin
faisant Hispal expliquait ses désirs,
- Moitié
par ses discours, moitié par ses soupirs,
-
Plein d'une ardeur impatiente;
- La princesse
écoutait incertaine et tremblante.
-
- Nous voici,
disait-il, en un bord étranger,
-
Ignorés du reste des hommes;
-
Profitons-en; nous n'avons à songer
- Qu'aux
douceurs de l'amour en l'état ou nous sommes.
-
Qui vous retient ? on ne sait seulement
-
Si nous vivons; peut-être en ce moment
- Tout le
monde nous croit au corps d'une baleine.
-
Ou favorisez votre amant,
-
Ou qu'à votre époux il vous mène.
- Mais pourquoi
vous mener? vous pouvez rendre heureux
- Celui dont
vous avez éprouvé la constance.
-
Qu'attendez-vous pour soulager ses feux ?
-
N'est-il point assez amoureux,
- Et n'avez-vous
point fait assez de résistance ?
-
-
-
Hispal haranguait de façon
-
Qu'il aurait échauffé des marbres,
- Tandis
qu'Alaciel, a l'aide d'un poinçon,
-
Faisait semblant d'écrire sur les arbres.
-
Mais l'amour la faisait rêver
-
A d'autres choses qu'à graver
-
Des caractères sur l'écorce.
- Son amant
et le lieu l'assuraient du secret:
-
C'était une puissante amorce.
-
Elle résistait à regret:
- Le printemps
par malheur était lors en sa force.
-
Jeunes coeurs sont bien empêchés
-
A tenir leurs désirs cachés,
-
Etant pris par tant de manières.
- Combien
en voyons-nous se laisser pas à pas
-
Ravir jusqu'aux faveurs dernières,
-
Qui dans l'abord ne croyaient pas
-
Pouvoir accorder les premières ?
- Amour,
sans qu'on y pense, amène ces instants.
-
Mainte fille a perdu ses gants,
-
Et femme au partir s'est trouvée,
-
Qui ne sait la plupart du temps
-
Comme la chose est arrivée.
- Près
de l'antre venus, notre amant proposa
-
D'entrer dedans; la belle s'excusa;
-
Mais malgré soi, déjà presque vaincue.
- Les services
d'Hispal en ce même moment
-
Lui reviennent devant la vue.
- Ses jours
sauvés des flots, son honneur d'un géant:
-
Que lui demandait son amant ?
- Un bien
dont elle était à sa valeur tenue
- Il vaut
mieux, disait-il, vous en faire un ami,
- Que d'attendre
qu'un homme à la mine hagarde
- Vous le
vienne enlever; Madame, songez-y;
-
L'on ne sait pour qui l'on le garde.
- L infante
à ces raisons se rendant à demi,
-
Une pluie acheva l'affaire:
-
Il fallut se mettre à l'abri:
- Je laisse
à penser où. Le reste du mystère
-
Au fond de l'antre est demeuré.
- Que l'on
la blâme ou non, je sais plus d'une belle
-
A qui ce fait est arrivé
- Sans en
avoir moitié d'autant d'excuses qu'elle.
- L'ancre
ne les vit seul de ces douceurs jouir:
- Rien ne
coûte en amour que la première peine.
- Si les
arbres parlaient, il ferait bel ouïr
-
Ceux de ce bois; car la forêt n'est pleine
-
Que des monuments amoureux
- Qu'Hispal
nous a laissés, glorieux de sa proie.
- On y verrait
écrit: Ici pâma de joie
-
Des mortels le plus heureux
- Là
mourut un amant sur le sein de sa dame
-
En cet endroit, mille baisers de flamme
-
Furent donnés, et mille autres rendus.
- Le parc
dirait beaucoup, le château beaucoup plus,
-
Si châteaux avaient une langue.
- La chose
en vint au point que, las de tant d'amour
- Nos amants
à la fin regrettèrent la cour.
- La belle
s'en ouvrit, et voici sa harangue:
- Vous m'
êtes cher, Hispal; j'aurais du déplaisir,
- Si vous
ne pensiez pas que toujours je vous aime.
- Mais qu'est-ce
qu'un amour sans crainte et sans désir?
-
Je vous le demande à vous-même.
-
Ce sont des feux bientôt passés,
- Que ceux
qui ne sont point dans leur cours traversés;
-
Il y faut un peu de contrainte.
- Je crains
fort qu'à la fin ce séjour si charmant
- Ne nous
soit un désert, et puis un monument;
-
Hispal, ôtez-moi cette crainte.
-
Allez-vous-en voir promptement
- Ce qu'on
croira de moi dedans Alexandrie,
-
Quand on saura que nous sommes en vie.
-
Déguisez bien notre séjour:
- Dites que
vous venez préparer mon retour,
- Et faire
qu'on m'envoie une escorte si sûre,
-
Qu'il n'arrive plus d'aventure.
-
Croyez-moi, vous n'y perdrez rien:
-
Trouvez seulement le moyen
-
De me suivre en ma destinée,
-
Ou de fillage , ou d'hymenée;
-
Et tenez pour chose assurée
-
Que si je ne vous fais du bien
-
Je serai de près éclairée.
-
Que ce fut ou non son dessein,
- Pour se
servir d'Hispal, il fallait tout promettre.
- Dès
qu'il trouve à propos de se mettre en chemin,
- L'infante
pour Zaïr le charge d'une lettre.
- Il s'embarque,
il fait voile, il vogue, il a bon vent;
- Il arrive
à la cour, où chacun lui demande
-
S'il est mort, s'il est vivant,
-
Tant la surprise fut grande;
- En quels
lieux est l'infante, enfin ce qu'elle fait.
-
Dès qu'il eut à tout satisfait,
-
On fit partir une escorte puissante.
- Hispal
fut retenu; non qu'on eût en effet
-
Le moindre soupçon de l'infante.
- Le chef
de cette escorte était jeune et bien fait.
- Abordé
près du parc, avant tout il partage
-
Sa troupe en deux, laisse l'une au rivage,
-
Va droit avec l'autre au château.
- La beauté
de l'infante était beaucoup accrue:
- Il en devint
épris à la premiere vue;
- Mais tellement
épris, qu'attendant qu'il fît beau,
- Pour ne
point perdre temps, il lui dit sa pensée.
-
Elle s'en tint fort offensée;
-
Et l'avertit de son devoir.
- Temoigner
en tels cas un peu de désespoir,
-
Est quelquefois une bonne recette.
- C'est ce
que fait notre homme; il forme le dessein
-
De se laisser mourir de faim;
- Car de
se poignarder, la chose est trop tôt faite:
-
On n a pas le temps d'en venir
-
Au repentir.
- D'abord
Alaciel riait de sa sottise.
- Un jour
se passe entier, lui sans cesse jeûnant,
-
Elle toujours le détournant
-
D'une si terrible entreprise.
-
Le second jour commence à la toucher.
-
Elle rêve à cette aventure.
- Laisser
mourir un homme, et pouvoir l'empêcher !
-
C'est avoir l'âme un peu trop dure.
-
Par pitié donc elle condescendit
-
Aux volontés du capitaine;
-
Et cet office lui rendit
- Gaîment,
de bonne grâce, et sans montrer de peine;
- Autrement
le remède eût été sans effet.
- Tandis
que le galant se trouve satisfait,
-
Et remet les autres affaires,
-
Disant tantôt que les vents sont contraires,
-
Tantôt qu'il faut radouber ses galères,
-
Pour être en état de partir,
-
Tantôt qu'on vient de l'avertir
-
Qu'il est attendu des corsaires:
- Un corsaire
en effet arrive, et surprenant
-
Ses gens demeurés à la rade,
- Les tue,
et va donner au château l'escalade:
- Du fier
Grifonio c'était le lieutenant.
-
Il prend le chateau d'emblée.
-
Voilà la fête troublée.
-
Le jeûneur maudit son sort.
-
Le corsaire apprend d'abord
-
L'aventure de la belle,
-
Et la tirant à l'écart,
-
Il en veut avoir sa part.
-
Elle fit fort la rebelle.
-
Il ne s'en étonna pas,
-
N'étant novice en tels cas.
-
Le mieux que vous puissiez faire,
-
Lui dit tout franc ce corsaire,
-
C'est de m'avoir pour ami;
-
Je suis corsaire et demi.
- Vous avez
fait jeûner un pauvre misérable
-
Qui se mourait pour vous d'amour;
-
Vous jeûnerez à votre tour,
-
Ou vous me serez favorable.
- La justice
le veut: nous autres gens de mer
- Savons
rendre à chacun selon ce qu'il mérite;
-
Attendez-vous de n'avoir à manger
- Que quand
de ce côté vous aurez été quitte.
- Ne marchandez
point tant, Madame, et croyez-moi.
- Qu'eût
fait Alaciel ? force n'a point de loi.
- S'accommoder
à tout est chose nécessaire.
- Ce qu'on
ne voudrait pas souvent il le faut faire.
- Quand il
plaît au destin que l'on en vienne là,
- Augmenter
sa souffrance est une erreur extrême;
- Si par
pitié d'autrui la belle se força,
- Que ne
point essayer par pitié de soi-même ?
- Elle se
force donc, et prend en gré le tout.
- Il n'est
affliction dont on ne vienne à bout.
-
Si le corsaire eût été sage,
- Il eut
mené l'infante en un autre rivage.
-
Sage en amour ? hélas, il n'en est point.
- Tandis
que celui-ci croit avoir tout à point,
-
Vent pour partir, lieu propre pour attendre,
- Fortune
qui ne dort que lorsque nous veillons,
-
Et veille quand nous sommeillons,
-
Lui trame en secret cet esclandre.
- Le seigneur
d'un château voisin de celui-ci,
-
Homme fort ami de la joie,
-
Sans nulle attache, et sans souci
- Que de
chercher toujours quelque nouvelle proie,
-
Ayant eu le vent des beautés,
-
Perfections, commodités,
-
Qu'en sa voisine on disait être
- Ne songeait
nuit et jour qu'à s'en rendre le maître.
- Il avait
des amis, de l'argent, du crédit;
-
Pouvait assembler deux mille hommes;
- Il les
assemble donc un beau jour, et leur dit:
-
Souffrirons-nous, braves gens que nous sommes,
- Qu'un pirate
à nos yeux se gorge de butin ?
- Qu'il traite
comme esclave une beauté divine ?
-
Allons tirer notre voisine
-
D'entre les griffes du mâtin.
-
Que ce soir chacun soit en armes;
-
Mais doucement et sans donner d'alarme:
-
Sous les auspices de la nuit,
-
Nous pourrons nous rendre sans bruit
- Au pied
de ce château, dès la petite pointe
-
Du jour.
-
La surprise à l'ombre étant jointe
- Nous rendra
sans hasard maîtres de ce séjour.
- Pour ma
part du butin je ne veux que la dame :
- Non pas
pour en user ainsi que ce voleur;
-
Je me sens un désir en l'âme,
- De lui
restituer ses biens et son honneur.
- Tout le
reste est à vous, hommes, chevaux, bagage,
- Vivres,
munitions, enfin tout l'équipage
-
Dont ces brigands ont rempli la maison.
-
Je vous demande encor un don;
- C'est qu'on
pende aux créneaux haut et court le corsaire.
-
Cette harangue militaire
-
Leur sut tant d'ardeur inspirer,
- Qu'il en
fallut une autre afin de modérer
-
Le trop grand désir de bien faire.
-
Chacun repaît le soir étant venu:
-
L'on mange peu; l'on boit en récompense:
-
Quelques tonneaux sont mis sur cu.
-
Pour avoir fait cette dépense,
-
Il s'est gagné plusieurs combats,
-
Tant en Allemagne qu'en France.
-
Ce seigneur donc n'y manqua pas;
-
Et ce fut un trait de prudence.
- Mainte
échelle est portée, et point d'autre embarras.
-
Point de tambours, force bons coutelas.
-
On part sans bruit, on arrive en silence.
-
L'orient venait de s'ouvrir.
- C'est un
temps ou le somme est dans sa violence,
- Et qui
par sa fraîcheur nous contraint de dormir.
-
Presque tout le peuple corsaire
- Du sommeil
à la mort n'ayant qu'un pas à faire,
-
Fut assommé sans le sentir.
-
Le chef pendu, l'on amène l'infante.
-
Son peu d'amour pour le voleur,
-
Sa surprise et son épouvante,
- Et les
civilités de son libérateur
- Ne lui
permirent pas de répandre des larmes.
- Sa prière
sauva la vie à quelques gens.
- Elle plaignit
les morts, consola les mourants,
- Puis quitta
sans regret ces lieux remplis d'alarmes.
-
On dit même qu'en peu de temps
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